Épisode 4 : Russie de tsars, de tsarine et d’empereur



Il fait frais, le temps est humide, pluvieux par intermittence, ce début septembre est presque froid sur le site de la redoute de Shevardino, à 130 kms à l’ouest de Moscou.

Valéry Giscard d’Estaing, ancien Président de la République Française, Vladimir Medinski, Ministre de la Culture de la Fédération de Russie, Jean de Gliniasty, Ambassadeur de France en Russie, le Général d'armée Jean-Louis Georgelin, Grand Chancelier de la Légion d'honneur et Charles Bonaparte, Président de la Fédération Européenne des Cités Napoléoniennes sont en délégation pour les commémorations de la Bataille de la Moskova non loin du village de Borodino sur le territoire de la commune de l’actuelle Mojaïsk.

En cette matinée du bicentenaire de 1812, le public est nombreux au pied de la redoute* française, plusieurs centaines de milliers de visiteurs, trois cent mille dit-on et de très nombreux français aussi venus rendre hommage aux soldats tombés sur le champ de bataille au cours d’un des épisodes les plus marquants de la campagne de Russie.

L’ambiance, malgré le protocole est bon enfant et Maria Vladimirovna Romanova prétendante au titre de Chef de la Maison Impérial de Russie, invitée atypique des plus hautes autorités russes, se régale ouvertement de l’engouement que lui démontre la population.

Ce théâtre bucolique, animé, coloré et dans le même temps recueilli, confère à la cérémonie un caractère populaire et amical, presque fraternel.


L’après-midi, la délégation se rend sur la redoute Raevski et assiste à la remise du diplôme d’honneur de la gloire militaire par le Président Vladimir Poutine aux villes de Maloïaroslavets et Mojaïsk. Devant un public n’excédant pas les trente personnes, toutes triées sur le volet pour des raisons de sécurité et sous l’œil aiguisé des nombreuses caméras des chaines de la télévision nationale, le théâtre festif et populaire du matin s’est métamorphosé en un exercice protocolaire de haut vol dont l’arrivée puis le départ du trio d’hélicoptères présidentiels ont encadré le déroulement.

Au lendemain des cérémonies exagérément fréquentées à mon goût et comme je l’avais déjà fait lors de mes précédentes visites à Moscou, je parti me promener dans la ville. Se promener seul dans Moscou comporte au moins deux spécificités. La première, c’est qu’on ne trouvait en 2012 quasiment aucune indication en anglais, tout est en Russe, en caractères cyrilliques, ce qui revient en quelques sorte à se prendre pour Champollion quand on lit le nom d’une rue sur une plaque et que l’on essaye de le retrouver sur le plan. La deuxième spécificité moins handicapante si l’on n’a pas besoin d’obtenir un renseignement urgent, c’est que la grande majorité de la population ne parle aucune langue étrangère. Cela a pour conséquence de rendre cocasses et drôles toutes ces gesticulations au moment de faire un quelconque achat, tout se passe dans un langage des signes dont la codification se ferait sur l’instant et s’inventerait au fur et à mesure de la « discussion ».


Dans le centre de Moscou, à cent mètres du Canal Vodootvodny et surtout à moins de dix minutes à pied de la Place Rouge, il y a un quartier calme, avec des rues piétonnes, un nombre incroyable de petites églises toutes plus belles les unes que les autres. Un endroit où il fait bon vivre et un mode de vie que les touristes ne peuvent pas connaitre happés qu’ils sont par les sites célèbres comme la Place Rouge, le Kremlin, le théâtre Bolchoï. Au premier voyage, on ne perçoit que l’énormité de la ville, son chaos, son gigantisme mais ensuite après le premier impact, si l’on s’ouvre aux codes de respirations de cette entité vivante et mystérieuse, on peut y flâner sans fin et en découvrir peu à peu les trésors cachés.

On peut aussi être un privilégié et comme le chantait Bécaud avoir son guide personnel, qu’il se nomme Natalia ou Igor ou de tout autre prénom aux accents des vieux films d’espionnage n’a que peu d’importance. Il faut dans ce cas, obligatoirement aller au Café Pouchkine, boulevard Tverskoy, parfois y boire un chocolat chaud mais aussi pour y diner à l’étage. C’est la chanson qui a inspiré le nom du Café et non l’inverse car ce lieu mythique a été crée par Andrey Dellos en 1999 alors que la chanson de Gilbert Bécaud date de 1964.

Pour les amateurs de pèlerinages culturels, se lancer sur les traces des témoignages du passage de Napoléon à Moscou n’est pas aisé, les monuments ou vestiges se référant à cette courte période ne sont pas légions et quand il y en a, comme par exemple l’Arc de Triomphe au centre de la place de la Victoire, ils exaltent la gloire de la guerre patriotique contre les troupes de l’empereur français.

Mais la ville est magique et il est toujours émouvant, pour les passionnés d’histoire, de croiser la Cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux et ses bulbes colorés, de longer, par la Place Rouge, les murs du Kremlin et de s’imaginer ce que ressentait Napoléon au moment de prendre possession de la ville. Il lui a certainement été impossible de rester insensible à la beauté grandiose des lieux même si le destin lui avait déjà permis de découvrir les pyramides d’Egypte, les plus belles villes italiennes et les grandes capitales d’Europe.


Dans cette ville immense, il existe des passages obligés, ceux que les circuits touristiques rendent incontournables, le Théâtre Bolchoï de par sa notoriété mondiale, est de cela. Mais, il faut souligner qu’il a été édifié après 1812 et précisément suite au tristement légendaire « Grand Incendie » quand l'architecte Andreï Mikhaïlov conçut dans le cadre du programme de reconstruction de la ville, les plans de ce temple du théâtre mondial.

Un autre lieu de visite incontournable, pluriel et « post-napoléonien » est sans aucun doute, le métro de Moscou. On peut s’y prendre pour Orphée voulant sauver son Eurydice. Le métro à Moscou semble en effet se réfugier au cœur de la terre, bien plus profond que dans n’importe quelle autre ville, il a été conçu comme abri antiatomique, dit-on. En tout cas, il faut être patient pour parcourir, immobile, cette descente aux abîmes qui nous conduit de la surface jusqu’aux rames. Au début si on regarde ce long tuyau qui plonge vertigineusement sans qu’on en aperçoive le bout, on peut ressentir une légère sensation de claustrophobie mais celle-ci s’estompe rapidement, et au bout du voyage, l’escalator nous dépose sur une des magnifiques stations qui comparées à celles que l’on trouve ailleurs dans le Monde pourraient passer pour des cathédrales souterraines.

Enfin, on ne peut venir à Moscou, aimer l’histoire Napoléonienne, et ne pas se rendre à Borodino. Le site de la bataille est encore aujourd’hui une campagne vierge d’urbanisation, elle est un espace de verdure, de champs entretenus, de fermes et de petits monastères où il est possible, si l’on a de la chance, d’écouter, discrètement, les religieuses orthodoxes égrenant leurs prières.

Hors des bourgs principaux dont les parties les plus récentes sont très marquées par le style architectural soviétique des années soixante, il est bon de parcourir, lentement, en vélo ou en voiture, les petites routes qui nous portent à découvrir une frénésie de constructions en bois aux couleurs pastelles, le bleu, le rouge, le vert, le jaune, des isbas originellement propriétés des paysans, désormais transformées en datchas par la bourgeoisie moscovite qui vient y passer les vacances.

La « bataille des géants » telle qu’on la surnomme n’est qu’un lointain souvenir et rien ne laisse à penser qu’ici dans cette quiétude bucolique, deux cent cinquante mille hommes se sont livrés le combat le plus important de la Campagne de Russie et que soixante dix mille d’entre eux y ont laissé la vie.

Parfois, en septembre, quand les journées sont encore douces, à la tombée du jour, les plus rêveurs d’entre-nous, pourront imaginer la silhouette de Tolstoï assis sur un banc de bois, juste à côté de la petite église du Monastère, écrivant, dans un grand carnet à la couverture noire, certaines des pages les plus marquantes de « Guerre et Paix ».


À suivre…


Chroniques de voyages par Jacques Mattei


* Une redoute est un système de fortification construit à la hâte et consistant à protéger les soldats hors de la ligne de défense principale.


Apparaissent dans cet épisode : Ville de Moscou, Bolchoi, Café Pouchkine.