Épisode 9 : D’histoire, d’art, de musique, de pintxos et de vin…



¿Habláis español? C’est une langue qui chante à mes oreilles comme aucune autre. C’est un pays qui fut lié au mien il y a très longtemps. Par l’escalier du Roy d’Aragon qui selon la légende fut creusé, en 1420, en une nuit, dans la falaise de Bonifacio à la pointe sud de la Corse mais aussi par le drapeau qui nous viendrait de la courte période aragonaise, un rectangle blanc avec une unique tête de Maure au centre, que les Corses aiment faire flotter comme la reconnaissance ultime de ce qu’ils sont fiers d’être, un peuple rebelle impossible à soumettre.



Ce n’est pas Napoléon qui m’a attiré en Espagne lors de mes premières visites et encore moins l’envie de vacances, je ne voyage pratiquement jamais pour les vacances, je n’aime pas revêtir le costume de l’insouciance et du farniente quand je visite un pays.

C’est l’Europe et ses programmes qui m’ont donné l’occasion de découvrir l’Espagne, la Catalogne avec Barcelone bien entendu, à une époque où les invasions des barbares modernes n’étaient que balbutiantes, mais aussi Valence plus au sud que Calatrava et d’autres architectes ont marquée, à mon sens avec bonheur, d’édifices directement sortis d’un film de science-fiction, Santander en Cantabrie et sa baie, une des plus belles du Monde dit-on et je serais tenté de croire que c’est vrai quand, à la nuit tombée, on observe du belvédère les lumières de la ville qui, en arc-de-cercle, délimite ce chef d’œuvre sculpté par la nature. Que dire de Tolède dans la région de Castille-La Manche, dans le centre du pays, austère mais inoubliable sur son promontoire rocheux dont l’Alcazar, incendié par les troupes napoléoniennes en 1810, surplombe le Tage.



Puis, à partir de 2014, toutes mes visites en Espagne furent conditionnées par Napoléon. Vitoria-Gasteiz, dont le statut de Capitale du Pays Basque est méconnu, on croit toujours que c’est Bilbao, m’a fait découvrir une Espagne particulière, un pays au cœur du pays que nous étions, pendant de longues années, habitués à connaitre par l’expression violente des revendications indépendantistes. J’y ai pour ma part ressenti un sentiment que je connaissais très bien, celui de l’appartenance à autre chose qui ne soit pas seulement le rayonnement émanant d’un État central lointain et culturellement myope. Vitoria-Gasteiz est la ville dans laquelle j’ai parcouru avec des amis qui me sont devenus chers pour toujours, les routes du Pintxo-Pote. De bodega en bodega, nous goutons les Pintxos, sortes de petits tapas d’un raffinement gustatif incroyable, des « extraits » de la gastronomie locale dont le palais se souvient délicieusement très longtemps. Ces mets particuliers, sont toujours accompagnés par un verre, le Pote, de très bon vin de la « Rioja Alavesa », le tout pour une somme modique qui varie selon les zones de la ville de 1 à 2 euros.

Tout, dans cette partie du Pays Basque est relié à Napoléon par le souvenir du Général Miguel Ricardo de Álava y Esquível, né à Vitoria et dont les exploits guerriers les plus célèbres se sont concrétisés lors des batailles contre les troupes de l’empereur français. C’est aussi cette notoriété militaire qui l’amena aux plus hautes responsabilités de l’État espagnol dont il fut le président du Conseil des Ministres en 1835.



Non loin de Vitoria-Gasteiz, à moins d’une heure de route il y a Bilbao et surtout l’incomparable musée Guggenheim dont l’édifice est à mon avis bien plus majestueux que les collections dont il est l’écrin. Franck Gehry en est le visionnaire architecte, un édifice qui nous inspire des émotions différentes au fil des changements de la météo, sous le soleil, il est un phare, sous la pluie une fontaine féerique. De là, on ne peut résister à se rendre au milieu du domaine viticole de la Rioja, jusqu’à Elciego où se trouve le luxueux hôtel avant-gardiste et spectaculaire, le Marqués de Riscal, autre œuvre majeure et sublime signée par Gehry.



En 2015, j’ai été amené à représenter « Destination Napoleon » alors récemment certifié Itinéraire Européen, au cinquième Forum Annuel Consultatif sur les Itinéraires Culturels du Conseil de l’Europe. Cette rencontre annuelle, très importante et prestigieuse, se déroulait cette année-là dans la ville d’Aranjuez, au sud de Madrid.

Aranjuez, ce nom est une douce musique à mes oreilles, par le Concierto qui lui rend hommage, une déclaration d’amour à la ville mais aussi à son épouse par le compositeur Joaquín Rodrigo.

Atteint de cécité, Joaquín Rodrigo composait en braille. Lors d'un séjour à Aranjuez, son épouse lui décrit l'atmosphère de la ville et ce qu'elle voit, ce sont ses mots et la passion amoureuse qu’il partage avec elle qui sont à l’inspiration de cette œuvre magnifique, magnifiquement interprétée, plus tard, par le grand et incomparable Paco de Lucia.


Je ne peux parler de l’Espagne sans consacrer quelques phrases à sa Capitale Madrid. De toutes les capitales européennes et hormis Athènes pour laquelle j’ai un amour inconsidéré, c’est Madrid que je préfère. Bien sûr il y a le Musée du Prado, la Plaza Mayor, la Puerta del Sol, le Palais Royal, le Musée National Thyssen-Bornemisza, mais aussi l’espace luxuriant de la gare de Madrid-Atocha. Pour ma part, ce que je préfère c’est que cette ville est à dimension humaine, on n’y perçoit la vie, celle authentique des madrilènes et malgré la présence de nombreux, trop nombreux touristes, les madrilènes sont là, présents. On flâne avec eux, avec leur élégance, même au moment de prendre un petit déjeuner fait de subtiles politesses, à l’étage de La Mallorquina, Puerta del Sol.



Désormais, mon voyage se continue en direction du Portugal, un peu avant la frontière, dans la ville de Ciudad-Rodrigo. À plus de trois cents kilomètres de Madrid vers le couchant, une lumière qui, quand elle n’est pas aveuglante surligne des paysages vallonnés, répétitifs mais captivants. Sans ennui, je roule sur l’autoroute E80 et à l’heure où le jour est encore présent bien que le soleil ait plongé on ne sait derrière quelle colline, je découvre cette ville fortifiée qui tiendra désormais une place privilégiée dans notre itinéraire « Destination Napoléon ». Elle est notre porte vers le Portugal et nos prochaines étapes, Coimbra, Almeida, Linhas de Torres Vedras.



À suivre…


Chroniques de voyages par Jacques Mattei


Apparaissent dans cet épisode : Bonifacio, Tolède, Valence, Vitoria-Gasteiz, Las rutas del Pintxo-Pote por Vitoria-Gasteiz, Madrid, La Mallorquina (Madrid), Ciudad-Rodrigo.